10/09: Þorsmörk (Basar)

Publié le par bigfoot

La sortie Lonsoræfi fut mi-figue mi-raisin, ou même plutôt mi-fugue mi-raison.

Alors que dire de cette deuxième semaine? Qu'elle a été plus figue que raisin sans doute.

 

Hvolsvöllur début de matinée, j'assiste avec une bonne gueule de bois (je ne supporte définitivement plus le vin rouge) aux préparatifs d'une famille islandaise avec les enfants qui vont à l'école.

Ben, c'est tout comme chez nous, tu pars à la bourre en étant sûr d'avoir oublié de faire un truc important et avec l'envie de perdre tes gosses sur le chemin pour jamais revivre une matinée aussi stressante.

 

Elinborg va donc m'amener à Þorsmörk ce matin...

Au regard de la météo dehors, j'ai envie que le temps s'étire longtemps, longtemps, très longtemps que la matinée ne finisse jamais.

 

Nous commençons par renforcer le pantalon avec des patchs de réparation de toile de tente. Une verte, une bleue et une rouge sur la pantalon noir. Un futur membre des Martin Circus.

11h00, ça pue la fin de matinée... Quand faut y'aller, va falloir penser à y'aller. On y va? Boaf!!! 

tic tac, tic tac... l'horloge égrenne les secondes... jamais elle veut s'arrêter, je dois cesser de faire perdre du temps à Elinborg, j'ai assez abusé de leur hospitalité.

 

On y va... Le plein à Hvolsvöllur et la route pour Þorsmörk sur le gros toyota aux roues de tracteur.

Je croyais que c'était vachement simple mais il faut surveiller la pression des pneus et notamment les dégonfler lorsque l'on arrive sur la partie difficile en fin de piste au niveau des gués importants.

 

Je regrette de ne pas avoir pris de photo et encore plus de vidéo en arrivant dans la vallée derrière l'Eyjafjallajökull.

Au fond, par le col de Fimmvörðuhals, col passage du fameux GR du Laugavegur (plus exactement le prolongement du GR) là où l'éruption de 2010 avait commencé...

Je recommence...

Au fond, par le col de Fimmvörðuhals, les nuages se déversent depuis le sud dans la vallée à une vitesse incroyable. Je n'ai jamais, jamais vu un spectacle pareil. On dirait vraiment le nuage du dessin animé qui souffle sur les personnages au sol.

C'est Saroumane qui envoie la tempête au col de Caradhras pour bloquer la compagnie de l'anneau.

On voit les nuages s'enrouler en spirales autour des reliefs. On voit les trainées laissées dans le sillage des nuages.

Je ne sais le décrire. C'est tellement mouvant, rapide. Les nuages paraissent solides, palpables, se déversant comme une coulée de lave ou une avalanche sur les flancs de la montagne.

Exceptionnel!!!

Nous ne croisons pour ainsi dire personne et les quelques 4*4 de tourisme non transformés sont stoppés devant le gué de la Hvanna, dernier barrage avant le refuge de Basar et mon point de départ. Pourtant pas énorme, l'eau est claire et le niveau ne doit pas dépasser 30cm. C'est plutôt l'ambiance environnante qui doit impressionner les conducteurs non habitués.

 

Nous voici au point de départ. Elinborg a coupé le contact. Les rafales viennent secouer le 4*4 et la pluie claque sur les vitres, me faisant réellement prendre conscience que le temps est très agité. On discute encore un moment, j'ai du mal à sortir de a protection de l'habitacle.

Je n'ai qu'une envie, repartir avec elle et rentrer à la maison.

Mais bon, en tant que courageux aventurier, pionnier, explorateur du ténébreux wild de l'inconnu qu'on connait pas, je vais pas me laisser démonter par un petit coup de vent.

 

Aussi, alors que je vois encore les feux arrières disparaitre dans le dernier virage, je me retiens de courir comme un damné poursuivi par des zombies pour la rattraper.

Je vais plutôt me planquer dans la cabane chiottes/lavabo du départ du sentier. Dedans, j'ai un peu le sentiment qu'il y'a dehors un troll géant qui est en train de la secouer tout comme moi je le ferai d'un paquet de m&m's pour en faire tomber le dernier. Un coup de fil à Sabine très court le plus long possible en alibi pur profiter encore deux minutes de l'abri.

 

Le projet... L'an dernier, j'avais fait sans doute la plus grande journée de ma vie de randonneur dans ces montagnes. (oui, je sais, je dis ça pour toutes mes journées de grande envergure en Islande).

J'avais stoppé lorsque j'avais rejoint la Hruna pour rejoindre le sentier plus conventionnel au pied duquel je suis là. Pourquoi pas donc repartir de cette rivière vers l'amont et le glacier pour rejoindre le col de Fimmvörðuhals et redescendre ensuite par un autre fond de ravin (je pense notamment à celui de la Hvanna).

Björn m'a jeté un regard ahuri quand je lui en ai parlé. Il en a parlé aux types du centre de secours de Hvolsvöllur avec qui il bosse. Pour tout le monde, c'est impossible. En fait, personne ne va jamais là.

Moi, j'aime partir là où on me dit que c'est pas possible, généralement pour constater qu'en effet c'est impossible et me prendre des bonnes galères en plaine face mais parfois, avec des petits miracles, je trouve un passage qui permet de réussir... 

Et puis j'aime bien partir là où on me dit que c'est pas possible quand il fait beau et que les conditions météorologiques me laisseront la paix. Qu'au moins je n'ai pas ce facteur à gérér en plus. Ca va déjà être suffisamment engagé...

 

Aujourd'hui je prends le Gr jusqu'au plateau de Foldir où je le quitterai vers l'ouest pour rejoindre la bordure du ravin de la Hruna dans lequel je descendrai pour dormir cette nuit. En espérant retrouver le passage de l'an dernier (j'ai pas conservé les coordonnées gps, je suis une buse pour ces trucs là)...

Et demain, début de l'aventure ultime...

 

Je ne décrirai pas la montée sur le GR. Il existe de nombreux récits de ce parcours. C'est raide, spectaculaire avec des vues d'exception sur les ravins juste en dessous comme celui de Strakagil.

Mon regard s'attarde plutôt sur Rjupnafell et son démoniaque versant est où avait commencé ma fantastique journée l'année dernière.

 

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Ah oui, la météo n'est pas du même calibre aujourd'hui.

Dès que je sors de l'abri des arbres, le ventredouble de violence. Au fond le plateau où je dois quitter le Gr. Strakagil est en dessous.

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Chaque mètre gravi me confronte toujours un peu plus au vent. En temps normal, ce chemin n'est pas dangereux mais par endroits, il passe sur de courtes arêtes étroite souvent sécurisées avec des petites mains courantes au sol dont je n'ai en principe pas besoin.

Les rafales sont si violentes et soudaines qu'elles me déséquilibrent à tout instant me faisant presque tomber. Et par endroits, faut pas tomber, non faut pas tomber... La pluie fait ressortir encore plus la couleur verte qu'à l'ordinaire.

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Je stoppe pour reprendre mes esprits dans quelques abris sous roche avant de tenter de rejoindre le plateau. Les crêtes en-dessous sont beaucoup plus larges, quelques dizaines de mètres.

Heureusement, les rafales sont monstrueuses désormais, sorti de la cache relative du ravin de Strakagil. Je suis parfois déporté de plusieurs mètres avant de pouvoir me rétablir. Deux fois même je me laisse tomber pour m'arrêter.

Ce flux de rafales me fait penser à des vagues lorsque je marche sur des sentiers littoraux par gros temps. Pour franchir une crique, j'attends la grosse vague puis me lance pour franchir l'espace avant que la grosse suivante n'arrive. Sauf que là, c'est moins régulier et surtout invisible.

Alors, quand une rafale vient de passer je me lance en courant jusqu'à ce que la prochaine vienne me cueillir, alors je me couche en attendant qu'elle passe jusqu'à la prochaine accalmie.

L'impression d'avancer comme un poilu à Verdun en 17 dans le no man's land entre les tranchées.

Je dois vraiment dire que j'ai peur... C'est fou... Le vent est au moins à 150 km/h par moments j'en suis sûr. Mes tempêtes de la semaine dernière sont dérisoires par rapport à ce que je suis en train de vivre. 

Une tente ne survivrait pas deux minutes ici.

Ce qui me rassure est l'idée que je vais redescendre dans quelques minutes dans la Hruna retrouver un abri dans le ravin. Aussi je poursuis l'effort de la montée. Il serait débile de vouloir rejoindre le col aujourd'hui à tout prix, ce serait courir au désastre à coup sûr.

J'essaie de profiter du paysage autour de moi mais c'est trop tendu, trop incroyable. 

 

En arrivant sur le plateau au croisement du sentier allant vers le bord de la Hruna (un sentier balisé en rouge allant à Hestagötur), je rencontre un groupe russo-espagnol qui descend en courant du col. Ils ont essayé et en sont arrivé à la même conclusion que moi. Si tu veux pas mourir, taillaud vers des altitudes plus modestes.

Je leur dis que je reste à cette altitude et que donc il n'est pas question pour le moment d'envisager une retraite. La discussin dure moins de 10 secondes. Dans ces conditions, c'est chacun sa pomme, on va pas essayer de se convaincre du bien-fondé de nos positions. Tu fais comme tu veux et tu verras bien ce qui t'arrive, basta.

 

Je m'engage donc sur le nouveau sentier dont je ne me rappelle absolument pas le tracé. En moins de cinq minutes, j'arrive sur un systême d'arêtes très étroites. Les rafales sont toujours aussi violentes. Seule une cordée bien assurée pourrait passer là. 

Faut se rendre à la raison et rester humble. Ce n'est pas possible aujourd'hui. Il faut faire comme les autres et redescendre au plus vite avant qu'il ne se produise l'irréparable.

Une petite photo de l'Eyjafjallajökull et du sentier sous le plateau.

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En descente, vent dans le dos, c'est pas simple non plus. Il faut être très précautionneux. Je rejoins mon groupe dans un des abris dans lequel ils commencent à préparer une grosse pause déjeuner. Le courant ne passe absolument pas entre nous. Les espagnols ne parlent pas un mot d'anglais ou de français et les russes me toisent avec condescendance parce que je ne les ai pas écoutés plus haut et que je suis allé me taper contre le mur du vent trois minutes plus tard. 

Donc une minute plus tard je reprends ma route...

Ca va beaucoup mieux en bas... Retour aux chiottes pour me recoiffer et nouvel appel à Sabine. 

Je suis déconfit et je dois m'avouer que c'est mort avant d'avoir commencé pour ma tentative. Je n'aurais jamais le temps de faire l'intégralité de mon projet. Après l'échec de lonsoræfi, il en est de même ici. Mon année est foirée.

Alors il faut trouver un plan b, déjà pour ce soir...

Aussi je vais benoîtement au refuge de Basar pour voir s'il y'a pas une fête qui se tient là ce soir.

les oripeaux claquent dans le vent au-dessus du refuge. Personne, absolument personne. Je ne voulais de toutes façons pas dormir sous un toit ce soir.

Au moment de partir, le gardien sort de nulle part et m'alpague. On discute un moment et je lui demande si dans la Hvanna on peut dormir tranquillou et s'il y'a de l'herbe pour planter la tente.

Oui, me répond il...

Et la météo, c'est quoi les prévisions? Ca devrait se calmer dans la soirée et la journée de demain sera un peu meilleure.

Génial!!! je pourrai alors essayer des petites excursions pour passer le temps d'ici vendredi dans les différents ravins du coin. Ca n'aura pas d'envergure mais au moins ça occupera. Il faut savoir que lorsque j'abandonne mon grand plan pour des petites couillonades, ça ne marche jamais, jamais, jamais. Ca signifie que le soufflet est retombé et que désormais plus rien n'a de saveur. Et pas d'envie, pas de motivation, pas de volonté et pas de jambes...

 

Alors je monte en soufflant comme un boeuf à Basaskarð rejoindre le ravin de la Hvanna. Côté refuge, le vent allait à peu près.

Au col, je suis repris par la violence des rafales. La Hvanna ne me fait que moyennement envie mais bon, je n'ai pas le choix si je veux dormir un tant soit peu à l'abri.

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Un vent, mais un vent... Encore une fois je dois me laisser tomber pour ne pas être emporté. 

Je me planque derrière un petit aulne pour essayer d'immortaliser le moment avec une petite vidéo.

Bon, comme d'hab, ça rend pas... A moins que je me soies fait une montagne d'un tout petit coup de vent.

 

La descente au fond du ravin se fait sur un sentier bien dessiné à flanc. De nombreuses fois mon coeur manque de se décrocher quand des rafales m'expédient hors sentier dans la grosse pente. 

J'arrive finalement sur un tertre gazonné repéré depuis le début où je me verrais bien dresser la tente à vingt mètres au-dessus du torrent.

Finalement, le fond du ravin est encore plus exposé au vent que ne l'étaient les hauteurs. C'est dément. Au delà de l'impossibilité de tenter mon raid, je suis finalement heureux d'assister à ce que je vois en ce moment.

 

Je crois que j'assiste à un moment unique. Le ravin est un couloir dans lequel s'engouffre le vent, formant un vortex qui lui donne une vitesse effroyable. 

Ici, je suis au coeur de Goðaland, le pays des dieux. C'est exactement ça.

L'an dernier, j'étais passé jour de sieste en catimini sans faire de bruit. J'avais juste attrapé des coups de soleil.

 

Cette fois, il sont bien réveillés et sont en pleine bataille. 

Je me réfugie dans un abri creusé par le torrent et assiste au combat divin dans les cieux. Et de me rappeler que ce matin nous avons traversé cette rivière à l'eau claire. Le flot est boueux ce soir, monstrueux. Le débit a dû être multiplié par dix.

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Je partage mon abri avec un oiseau aux ailes brisées qui ne cesse de me cracher dessus. Je ne compte plus le nombre de ces bestioles que j'ai rencontrées échouées par terre complètement anéanties, incapables de reprendre leur vol avec leurs ailes présentant un angle impossible. Je me retiens d'abréger leurs souffrances à grands coups de pierre sur le bec. On sait jamais. N'interférons pas avec la nature, certains arriveront peut être à guérir.

Sinon un renard opportuniste finira bien par venir avec son panier faire ses courses pour un repas aussi facile que gargantuesque.

 

Au sol, les vents viennent depuis la mer et les glaciers avant de venir s'écraser contre les falaises qui les renvoient sans répit à la même vitesse comme un mur de pelote basque. J'ai l'impression de me trouver dans un laboratoire de mécanqiue des fluides où l'on aura tracé les courants avec de fumées.

Le vent est tellement chargé de pluie et d'embruns que l'air en est "solide", visible. Je vois parfaitement les flux et les changements de direction lorsqu'il heurte un obstacle. 

Fascinant... Mes peurs premières cèdent le pas à une curiosité insatiable. 

C'est magique (là aussi la vidéo est nullissime).

Mais faudra bien qu'à un moment donné je trouve un coin pour me planquer. Ici ce n'est pas possible, trop exposé.

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Je ne voudrais pas rentrer à Basar. Je veux voir le spectacle.

Idéalement, il me faudrait quitter le ravin principal pour l'affluent en face mais je ne vais pas pousser le "plaisir" à me taper un gué sur la Hvanna en crue dans ce maelstrom d'épouvante.

Mon sac à dos est sur le point de se transformer en parachute.

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Alors je vais remonter un peu vers l'amont en espérant tomber sur le bon méandre abrité. Ce qui sera quasi impossible compte tenu des tourbillons du vent.

Le ciel a l'air de s'éclairer un petit peu. Il y'a de beaux tapis d'herbe à 500 mètres d'ici. Si j'arrive à passer les drossages de la rive droite, je m'installerai là-bas. Je devrais pas être dérangé par les voisins.

Par les voisins, non, mais par les dieux et leurs envoyés trolls, c'est pas dit... Mais je les préfère au tapage nocturne des voisins avinés.

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Ca ne se passe pas trop mal pour rejoindre mon ilot avec juste un très vilain passage escarpé pour franchir un de mes drossages redoutés. Le danger ici quand il y'a de l'herbe consiste à prendre pied trop près du bor des ravines. Les mottes de terre se détachent très facilement et on a vite fait de partir avec quelques mètres plus bas. Autre piège, les trous invisibles dans la densité de l'herbe. Ce qui est quand même un comble en Islande d'être dérangé par la végétation.

Le montage de la tente sous le vent est approximatif malgré l'abri d'un gros rocher.

Derrière le rocher, une belle source d'eau claire...

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Que demander de plus?

Que le vent s'arrête?

Y'a qu'à demander. Comme si une main invisible avait basculé un disjoncteur, il cesse instantanément. Le ventilateur a dû trop chauffer et la protection thermique a coupé le jus.

Je peux même manger dehors. C'est incroyable. Peut être que demain je pourrai donc avoir un petit peu plus d'ambitions.

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La nuit est calme, juste un poil trop bruyante à cause de la Hvanna en crue à moins de cinq mètres de moi.

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