03/05: la remontée de la Frassiccia jusqu'à Bocca Fumicosa

Publié le par bigfoot

Donc un petit pas délicat à franchir pour rejoindre le pied de la cascade par la droite.

Particulièrement gazeux, ce serait le drame en cas de dévissage... Au moins 10cm d'une chute vertigineuse. Si je survis au choc de l'atterrissage, il me faudra alors lutter pour sortir des 20cm du torrent furieux apaisé dans la laune sous la cascade.

Oui, c'est ridicule, sauf que si tu veux passer sans te mouiller les pieds, il faut s'appeler Edlinger sur les deux mètres de paroi qui me barrent l'accès.

Bon, moi c'est David... et ma spécialité, c'est marcher dans les rivières (cf tous les récits islandais)...

Donc moins glorieux, les chaussures autour du cou, je passe dans l'eau comme si j'allais aux berniques à marée basse sur une plage de Bretagne.

Ah oui, y'a pas à dire, la Grande Aventure vient de commencer.

 

Je passe un temps infini sur la petite place encombrée de cailloux et de branchages à me rechausser. Ce que je vois dans la pente infernale qui m'attend me ramène à mes deux dernières journées. La forêt vierge, totale, impénétrable.

Philippe est déjà monté ici, remontant le torrent jusqu'à la côte 800 avant de faire demi-tour faute de temps dispo pour aller au bout. Je me sens donc un peu pionnier, précurseur...

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      (j'ai mis du temps à le trouver celui-là)

Les premiers mètres dans la pente sont abominables. Un talus de terre ravinée transpercé de racines mises à nu et couvert de ronces agressives.

Le but est d'enjamber les racines et de se faufiler sous le roncier sans dévaler tout en bas dans une glissade plus ou moins contrôlée sur ce terrain aussi meuble.

Vingt mètres plus haut, soufflant déjà comme un boeuf, je suis couvert de terre sur les bras et les jambes. La transpiration me pique les yeux et la bonne idée de me les frotter avec les mains terreuses pas forcément judicieuse. Mon tee-shirt est déjà rempli de feuilles et d'épines.

Je pars sur de belles et grandes bases aussi élevées qu'hier.

Il me faut maintenant m'enfoncer dans la jungle. Philippe m'a conseillé de ne pas trop m'approcher de la cascade dans un premier temps. Son conseil était plutôt inutile. Ce n'est pas possible, trop dense pour s'y frayer un chemin.

Je m'écarte donc un peu du ravin et par surprise tombe sur d'anciennes charbonnières. Encore une fois, qui donc pouvait venir aussi loin sur des terrains aussi compliquées?

L'intérêt immédiat pour moi de cette découverte réside dans la présence de vieilles (très vieilles) sentes remontant vers la tête de la cascade.

Ce n'est pas pour autant que le cheminement est simple. Il permet juste d'éviter les points les plus branchus. D'un autre côté, moins c'est branchu, plus c'est "ronçu". Mes plaies d'hier sont à vif, limite urticantes. Il suffit d'une douce caresse sur les bras pour m'arracher un cri. Au moins cette fois j'ai mis un pantalon.

Il me faut une demi-heure pour monter 50 mètres et sortir juste au-dessus de la cascade. J'ai un autre ressaut équivalent qui m'attend.

En attendant, je vais voir la chute (vous savez à quel point j'aime les cascades).

On voit la plage de gravier où nous avons déjeûné tout à l'heure et juste à gauche le fameux petit pas qui barre l'accès sans se mouiller les pieds au départ du passage taré.

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Vers l'amont une autre cascade mais aussi et surtout le nouveau ressaut que je dois contourner pour enfin retrouver (j'espère) un cours un poil moins cahotique.

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A passer par la droite du piton, c'est un nouveau passage de gaga où la meilleure position est le rampage, et puis tout en haut apparait une petite sente miraculeuse qui me permet accroupis sur une vingtaine de mètres de rejoindre un petit collet avant de descendre récupérer le lit de la Frassiccia.

il "suffit" maintenant de progresser dans ce foutriquet.

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D'après la carte, il ne doit plus y'avoir d'épisode rocheux d'ici la sortie. J'ai donc a priori passé le point le plus délicat.

Philippe n'avait pas trouvé le passage au point 800 mais encore une fois, il n'avait pas eu le temps de fureter pour le trouver. Je suis à 680m, je ne vais pas tarder à être fixé.

Ce qui m'inquiète plus, ce sont les derniers hectomètres sous bocca Fumicosa qui semblent très accidentés selon la même carte. Il parait que c'est trompeur, que c'est en fait super facile. Là aussi, je serai vite fixé, mais bon si je me plante 10 mètres sous la col, le retour sera long, très long surtout avec le moral de vainqueur que tu gagnes à ces moments là.

En attendant une grosse pause au-dessus de la dernière cascade. Je fais trop de pauses (la troisième en moins de 500m linéaires), je suis trop loin de la sortie pour pouvoir me permettre un rythme aussi lent mais ce type de progression est exténuant (et puis j'aime trop les cascades).

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Le foutriquet, le voilà... Bon ok, y'a plus de déniv du tout et au moins dans le lit je suis généralement à l'abri des caresses malencontreuses du maquis. Mais la progression est forcément lente avec une nécessité d'anticipation des obstacles à plusieurs dizaines de mètres d'eux. bref, une progression dans le lit d'une rivière rocheuse comme tous les pêcheurs en rencontrent en montagne.

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Voila le genre d'obstacles... L'idéal pour qui n'a pas peur de tremper les pieds est de tirer tout droit dans les launes. Je n'ai pas de chaussures de rechange et donc pas envie de mouiller les pieds.

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Il n'y a pas énormément d'eau mais il y'a encore des trous bien sympas pour se baigner si affinités en saison.

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Point 800, je me rappelle tout à coup que je devais vérifier si l'on pouvait envisager de remonter à bocca di Lariciu par son versant nord via un torrent affluent de la Frassiccia vers l'altitude 700. Hors de question de repartir en arrière. Je resterai ignorant (ce qui est plutôt ballot compte tenu de mon nouveau projet qui a germé ces jours ci pour les prochaines vacances de noël, mais chut, c'est secret).

Donc au-delà de ce point, on sait pas ce qu'il y'a et l'honneur m'échoit de m'y coller pour trouver le passage.

La rive gauche, instinctivement, ça le fera pas (j'ai un de ces sens de l'itinéraire extraordinaire).

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Remontons donc dans les bois en rive droite plutôt qu'en escalade impossible à gauche pour contourner la grosse cascade.

Passage plutôt impressionnant. La forêt est moins dense et la remontée de la cascade, même assez loin du fil de l'eau est très très raide... Je décroche pas mal de cailloux et pas mal d'éboulements de terre meuble partent sous mes pas dans un fracas pas assourdissant mais stressant.

Retour au bord de l'eau pour souffler et boire un coup et nouveau coup de cul pour franchir le deuxième ressaut par la rive droite toujours.

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Nouvelle nouvelle pause (je pause plus que je marche today) au-dessus de la cascade.

Belle vue sur la punta di Ferru (je pense, aux spécialistes de me confirmer ou pas) et aussi sur ce lit qui ne manque pas de m'inquiéter.

Etroit, aux pentes raides et encombré de blocs... Il peut y'avoir une couille dans le potage à chaque méandre désormais avec impossibilité de passer à cause d'un bloc stupide qui se sera coincé en travers de la rivière.

Bocca Fumicosa est "juste" à droite à 1200m et des brouettes (le col est difficilement repérable exactement sur la carte).

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Tout à coup en levant la tête, je découvre sur ma droite le campanile Sainte-Lucie. Il est au-dessus de moi depuis des heures et je ne l'avais pas aperçu tellement j'étais concentré sur la rivière.

Philippe m'avait pourtant bien dit que les vues sur le campanile étaient grandioses. Je suis passé dessous, ratant les meilleurs spots... Tant pis pour moi. Ca signifie vraiment à quel point je suis concentré. C'est rare que je n'ai pas la tête dans les nuages quand je marche.

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Bon, on va un peu en profiter vu d'ici.

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Retour aux affaires courantes et la gentille forêt.

Ici le hêtre constrictor... Imagine que tu mets ta tête sur les racines pour faire la sieste et regarde ce qui t'arrive...

Frodon dans la vieille forêt...

Incroyable ce caillou soulevé de terre par la seule force de l'arbre.

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la rivière commence à perdre son caractère sympa. le lit est encombré de branches. Il n'y a plus de cascades franches. Les sapins prennent la place du maquis sur des pentes qui enfin s'adoucissent (modérément, on est en Corse sous Bavella, n'oublions pas).

C'est plus simple certes, mais désormais inintéressant.

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J'envoie un petit "ok" avec ma balise à Philippe pour lui signifier que j'ai trouvé le passage à ground 800.

Je commence à m'inquiéter un petit peu avec la brume qui commence à monter depuis l'aval (même si les paysages en deviennent plus fantasmagoriques et plaisants). Je redoute de perdre le lit principal de la Frassiccia qui nait sous le col pour un autre affluent qui m'amènerait dans un cul de sac.

Bocca Fumicosa signifie col des fumées, because il semblerait qu'ici s'accroche beaucoup de brouillard sur les montagnes de ce quartier.

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Euh... C'est par où???

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Profitons encore un peu des arbres défiant la roche avant que le brouillard ne couvre le paysage.

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Quand je dis qu'elle est pas top la Frassiccia en haut... Ca devient pénible, je suis cramé... Et l'absence de paysages ouverts contribue à me miner le moral en ce début de soirée. Il est 18 heures et je suis dans le maquis depuis 10 heures ce matin.

Il est temps que la journée finisse.

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Je ne suis même pas sûr d'être dans le bon ravin (je me suis juste dirigé sur Punta di Ferru dont je ne suis même pas sûr que ce soit Punta di Ferru, c'est dire les certitudes qui m'habitent à cet instant) qui m'amènerait à bocca Fumicosa quand, à la sortie de la forêt, je tombe sur un sentier dans une pente de rocaille croulante, cairné de loin en loin.

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Et ben voilà, c'est gagné!!!

Je suis tout juste à 1000 mètres... Plus que 200 pour finir cette énorme journée (1000m de déniv dans le maquis sont beaucoup plus velus que dans la montagne classique).

Un petit regard à gauche sur bocca Buvone (que je me réserve pour une autre fois en principe en même temps que bocca di lariciu pour noël, s'il n'y a pas de neige)

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De retour dans les zones de tafoni, de montagnes délirantes aux formes impossibles, je fais face à la barrière du massif du haut-Cavu, cousin d'en face du massif de Bavella.

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A mes pieds désormais toute la vallée de la Frassiccia dans laquelle j'aurai dû me démener toute la journée pour en sortir.

La brume s'est dissipée. Le campanile Sainte-Lucie, Punta Tafunata di paliri et d'autres bidules dont l'abominable punta di Ferriate du massif atroce du même nom dans lequel j'ai pleuré ces deux derniers jours qui dépassent de ci de là.

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J'arrive juste sous le col... Toute la crête des Terrasses me domine. Elle est l'objectif de demain pour rejoindre le col de Bavella.

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Bocca di Fumicosa... enfin... et de l'herbe douce... Je savais pas que ça existait dans cette région de Corse. Il me reste à trouver un spot pour mon bivouac de la nuit. Il y'a pas mal de vent au col et comme je dors à la belle étoile, il m'est nécessaire de trouver un abri abrité d'ici la tombée de la nuit.

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(Fiat) Punta (j'aurais tenu jusqu'au col avant de lacher ce calembour ignoble mais maintenant que je suis au bout de la journée, je me laisse aller au pire) Samulghia (Ford (ben oui, quitte à être débile, autant l'être complètement).

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Dire que je suis au bout du rouleau est un doux euphémisme mais la satisfaction morale d'avoir enfin réussi à passer un de mes "défis" l'emporte sur la fatigue.

Je profite donc de l'euphorie pour balader autour de ce large col pour obtenir des vues différentes sur la vallée.

Le brouillard refait son apparition tout en bas mais maintenant c'est le cadet de mes soucis.

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Je trouve un abri aménagé sous un rocher mais il est mal orienté avec le vent de cette soirée. Je continue donc de chercher pour tenter de trouver mieux.

 

Un gros zoom sur la punta di Ferriate et le col de "posto di condutori" où j'ai bivouaqué il y'a deux nuits.

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Ce qui me rappelle que j'y ai crevé mon matelas et que je n'ai pas pris de rustines pour le réparer et que je vais donc devoir me taper la nuit à même le sol. So nice!!!

Y'a beau y'avoir tout plein de cailloux, pas un ne m'offre d'abri pour le moment plus satisfaisant que celui que j'ai trouvé au col même.

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Au moins ici on sait d'où viennent les vents dominants. Tout au fond à l'horizon, on voit (parce que je le sais) le golfe de Valinco (je mixe les différentes orthographes répertoriées en Corse dans cet article).

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La crête des Terrasses de nouveau pour le plaisir.

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Pas trouvé mieux que mon abri initial donc retour au col. C'est pas terrible, le vent s'engoufre de tous les côtés, par tous les trous. Je vais sans doute passer une nuit moyennasse.

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En attendant la tombée de la nuit, je me poste de nouveau sur mon petit promontoire au-dessus de la Frassiccia à regarder monter le brouillard et attendre le coucher du soleil.

En profiter pour un petit coup de fil à Sabine avec enfin un ton de vainqueur plutôt que le ton caliméro de l'autre soir en sortant des Ferriate.

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Pas de coucher de soleil fulgurant...

Retour sous mon rocher pour un frugal repas de cacahuètes et fruits secs et une tentative vouée à l'échec de dormir sur le sol constellé de petits cailloux pointus que je n'ai pas réussi à déloger.

 

La nuit fut courte, hachée de nombreuses pauses pipi, et le réveil (encore que pour parler réveil, encore faut il avoir dormi) marqué par de multiples contusions aux épaules et aux hanches.

Mais c'est pas grave. La récompense n'était pas là. Le chemin pour parvenir jusque là vraiment exceptionnel.

Un condensé de cette Corse sauvage que j'aime tant...

 

Demain sera un poil moins satisfaisant sur le plan moral... beaucoup moins en fait...

Affaire à suivre.

 

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Corse sauvage 15/11/2013 18:05

Salut David,

Je viens seulement de m'apercevoir que tu avais rédigé et publié la suite de tes aventures corses de mai dernier !! Tu aurais dû me prévenir...
Toujours autant d'humour et d'auto-ironie dans cette narration de cette remontée de la Frassiccia qui fut effectivement la seule journée sans échec (avec le Finicione bien sûr) de ton raid !!!
Heureusement, en Corse on se souvient surtout des journées avec échec et comme ce sont les plus nombreuses, elles restent nos meilleurs souvenirs.
Concernant ton projet de monter à Bocca di u Lariciu par la Frassiccia et le ravin sans nom sur la carte IGN du ruisseau affluent (en fait ravin de Bonifacio sur le Cadastre Napoléon 1880) : mon
fils, Laurent, l'a fait le 13 août 2013 en solo (l'état de mes genoux m'empêchaient de l'accompagner !) en montant par Carciara et Frassiccia et en redescendant par le Vangone di u Lariciu (en fait
Vangone di a Figa sur le Plan Terrier 1777) que j'avais fait plusieurs fois en 2010. Même s'il est moins dur que le ravin supérieur de Velacu (celui qui mène au Trou de la Bombe), il y a quand même
un bas de ravin très glauque et végétal avant un ressaut rocheux en rocher pourri que Laurent n'a pas du tout apprécié pour cause de délitement de la roche et des risques de chute qu'elle pouvait
entraîner. Il semble aussi qu'il ait pris une branche de ce ravin trop à droite et ne soit pas sorti exactement à Bocca di u Lariciu mais 150m plus à l'ouest. Je vais d'ailleurs en sortir un petit
article sur mon blog pour relater tout cela avec les éléments et les photos qu'il m'a donné.
Amicalement,
Philippe

bigfoot 30/11/2013 14:56



j'ai lu l'article et vu les photos du ravin... hmm hmm!!! 


ça donne super envie de se frotter au bas du ravin.